Entretien avec Alimuddin Usmani pour le Blesk à propos du trafic de drogue au Pakistan

Le 10 janvier dernier, une ressortissante tchèque a été arrêtée à l’aéroport de Lahore au Pakistan avec 9 kilos d’héroïne dans ses bagages. Celle-ci avait apparemment eu un passé d’escort-girl en Suisse. Ayant des origines tchèques et pakistanaises, je me suis naturellement intéressé de près à cette affaire. Le quotidien Blesk,qui tire à près de 300’000 exemplaires quotidiens en République tchèque, m’a sollicité pour un entretien. Voici l’entretien complet en français :

Comment la société pakistanaise perçoit-elle le trafic de drogue?

D’après une étude de 2013 menée par le gouvernement pakistanais et par l’ONU, il y aurait 7,6 millions de personnes dépendantes à la drogue. C’est un réel problème de santé publique. Même si de nombreuses personnes vivent du trafic de drogue, surtout dans les zones tribales qui sont moins contrôlées par l’Etat, je dirais que cette activité est mal vue par l’ensemble de la société.

A l’aéroport, il y a vraisemblablement une grande corruption concernant les contrôles. Avez-vous des informations récentes qui confirmeraient de tels cas? Est-ce plausible que des trafiquants corrompent des douaniers pour faire passer de la drogue? 

En 2015, un journal pakistanais a révélé que 7 officiers des douanes avaient été arrêtés pour corruption. Les sommes totalisaient environ 1,5 million d’euros, ce qui est considérable dans un pays où le salaire moyen est assez faible. J’imagine que certains fonctionnaires peuvent facilement céder à l’appât du gain.

Pouvez-vous faire une estimation approximative de l’exportation de drogue à partir Pakistan et nous dire comment il est possible que des gens réussissent à faire passer des stupéfiants malgré les contrôles? 

D’après certaines études, depuis cette région, il y a environ 100 tonnes d’héroïne qui arrivent chaque année en Europe. Par voie maritime, aérienne et surtout terrestre, à travers l’Iran, la Turquie et la route des Balkans. Il y a tellement de drogue produite au Pakistan qu’il est impossible de tout contrôler.

Le réseau de trafiquants qui s’est occupé de Tereza n’a-t-il pas pu l’utiliser comme appât afin qu’elle détourne l’attention par rapport à des quantités beaucoup plus importantes? 

C’est une hypothèse assez plausible. Elle a pu être utilisée par des trafiquants qui l’ont trahie.

Apparemment Tereza est entre les mains des services de douane. Qu’en serait-il, si elle était détenue par la police? 

Le service des douanes est une institution d’élite. Il collecte des taxes importantes pour le bénéfice du gouvernement. Il dispose donc de moyens d’encadrement plus importants et on peut estimer que cette jeune femme est entre de meilleures mains que celles de la police.

Dans la vidéo, lors de son arrestation, on voit qu’elle est dans un environnement assez favorable. Elle n’a pas de menottes et elle n’est pas assise dans une véritable salle d’interrogatoire. Est-ce une pratique courante? Par ailleurs, les douaniers lui ont laissé son téléphone portable, au moins pendant un moment. Qu’est-ce que cela signifie?  

Ce n’est pas une pratique courante. D’après les images, il semble qu’elle ait eu droit à certains avantages. Peut-être que son apparence l’a aidée. En 2015, le cas d’Ayyana Ali avait défrayé la chronique. Cette top model pakistanaise aux yeux verts avait été arrêtée à l’aéroport d’Islamabad avec un demi-million de dollars d’argent sale dans sa valise.  Quatre mois plus tard, elle était libérée sous caution. Et, en 2017, elle a quitté le pays.

En ce moment, il y a trois corps qui se disputent pour savoir qui va traiter son cas : la police de l’aéroport, le service des douanes et la brigade anti-drogue. Pourquoi est-ce qu’ils la veulent tous et pourquoi le service des douanes ne la transfère-t-il pas? La brigade anti-drogue a-t-elle si mauvaise réputation? 

On peut dire que ces différents organes se comportent comme s’ils avaient déniché un oiseau rare. Ce n’est pas tous les jours qu’une jolie blonde est arrêtée pour trafic de drogue. Ils veulent probablement tous se mettre en avant.

Quelle est la peine la plus réaliste à laquelle elle sera condamnée?

D’après la loi pakistanaise, la possession de plus d’un kilo de drogue peut être sanctionnée de la peine de mort ou bien de la prison à perpétuité. Elle sera plus probablement condamnée à une peine qui va jusqu’à 14 ans de prison. Si la quantité avait dépassé 10 kilos, la sanction minimale aurait été la prison à vie.

Quelle est la réalité de la prison pakistanaise? Les conditions sont-elles si terribles que ça? Quelles sont les différences entre les prisons pour femmes et celles des hommes? Qu’en est-il des étrangers? Est-ce que la corruption des gardiens fonctionne (même par un moyen autre que l’argent)?  

Malheureusement, ou plutôt devrais-je dire fort heureusement, je n’ai aucune expérience de la prison, que ce soit au Pakistan ou ailleurs. Les normes sont très certainement différentes de celles de l’Europe.

En 2016, les femmes représentaient 1,8% de la population carcérale.  En 2004, la chaîne Geo Tv avait fait un reportage sur les conditions de détention des femmes au Pakistan. Les capacités sont insuffisantes. Il y aurait besoin de deux à trois fois plus de place pour que les conditions soient décentes.

En 2017, il y avait 996 étrangers dans les prisons au Pakistan, dont de nombreux Indiens. Les infractions les plus courantes sont liées au terrorisme, au trafic de drogue et à l’entrée illégale sur le territoire. D’après certains témoignages, les conditions des étrangers seraient légèrement meilleures à celles des Pakistanais. Ils disposent de meilleures cellules et de meilleures sanitaires parce qu’ils se trouvent dans des structures séparées. Il y a une exception avec les Indiens qui seraient moins bien traités que les Européens ou les Africains. Concernant la corruption dans les prisons, je n’ai aucune information à ce sujet.

Le Pakistan extrade-t-il facilement des criminels, même en l’absence d’un accord international? Est-ce que Tereza a une chance de purger sa peine en République tchèque?

Même avec les pays qui ont des accords d’extradition avec le Pakistan, le processus semble compliqué et il y a parfois eu de la méfiance par rapport à cela. Cependant, le fait que le Pakistan ait une représentation diplomatique à Prague et que la République tchèque ait une ambassade à Islamabad peut faciliter les choses.

Tereza a l’air satisfaite sur les photos lors de son arrestation. Cela peut-il signifier qu’elle coopérait avec les douaniers avant même d’être arrêtée et qu’elle n’avait par conséquent rien à craindre? 

Tout est possible, mais elle s’est également effondrée en larmes, peu après la découverte de la drogue. Il semble que Tereza, d’après les selfies qu’elle a mis sur les réseaux sociaux, aime bien se mettre en avant. Elle voulait peut être juste faire bonne figure face à la caméra, surtout si les douaniers se sont comportés correctement avec elle.

Par rapport à la Suisse : la prostitution y est légale. Les prostituées sont-elles plutôt locales ou étrangères? Quel est le point de vue de la société par rapport à cette problématique? 

En mars 2017, j’ai écrit un article pour un journal genevois qui révélait que les nationalités les plus représentées parmi les prostituées à Genève étaient espagnoles, françaises et hongroises. Il y a aussi des prostituées sud-américaines et africaines. Les Suissesses sont une minorité. La société a des sentiments mitigés à propos de la prostitution, mais une interdiction n’est pas à l’ordre du jour.

Propos recueillis par Dagmar Čechová et traduits à partir du tchèque par Alimuddin Usmani

 

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