Affaires d’harcèlement sexuel : Entretien avec Mohamed Hamdaoui

Les affaires de dénonciations d’agressions sexuelles sont fortement médiatisées depuis l’affaire Weinstein. Elles n’épargnent pas la Suisse. La Conseillère nationale, Céline Amaudruz (UDC) affirme avoir été victime de gestes déplacés de la part de parlementaires à Berne.  Mohamed Hamdaoui, journaliste et député du Parti socialiste au Grand Conseil bernois, a accepté de s’entretenir avec nous sur ces questions épineuses.

Mohamed Hamdaoui vous avez écrit une lettre ouverte à la députée UDC Céline Amaudruz dans laquelle vous vous dites bouleversé par son témoignage qui fait état d’harcèlement sexuel à son encontre. Qu’est-ce qui vous permet d’être certain qu’il s’agissait d’un véritable cas de harcèlement sexuel et pas d’un simple député qui était un peu lourd et qui s’est juste « pris un râteau » comme on dit familièrement?

N’étant plus journaliste parlementaire au Palais fédéral et n’ayant donc pas été présent au moment des faits que Céline Amaudruz dénonce, il m’est bien sûr impossible d’en prouver la véracité. Ma lettre ouverte visait surtout à regretter que sur cette question du harcèlement fait à certaines femmes au Palais fédéral, le harcèlement existait bel et bien et qu’il serait temps de briser l’omerta qui entoure ce délit. La publication de cette tribune sur ma page Facebook m’a valu énormément de réactions positives et parfois très émouvantes sous forme de messages privés adressés par certaines de mes anciennes collègues journalistes, mais aussi de politiciennes qui avaient vécu des situations dépassant largement le cadre de la « lourdeur ». Ces témoignages confirment à mes yeux qu’un réel problème existe. J’ai aussi précisé que ce problème ne concerne sans doute pas que le monde politique – mais c’est à priori celui que je connais le mieux !

Céline Amaudruz a été tancée par son collègue de parti Adrian Amstutz pour avoir dénoncé ces cas de harcèlement sans avoir porté plainte. Qu’est-ce que cela vous inspire?

Je ne suis pas étonné. C’est un vieux réflexe paternaliste proche du machisme. C’est sans doute une des raisons expliquant pourquoi tant de femmes hésitent à porter plainte et finalement renoncent. L’établissement de preuves dans ce genre de situations est très compliqué, surtout en l’absence de témoins. Et très souvent, les prévenus s’arrangent pour avoir recours à de bons avocats. La réaction de l’ancien chef du groupe parlementaire ne m’étonne absolument pas. Elle s’apparente à nombre de commentaires entendus dans les cafés du commerce lorsque cette affaire a éclaté : pas mal d’hommes allaient jusqu’à accuser les femmes comme Céline Amaudruz d’avoir provoqué les hommes par leurs tenues ou leurs comportements. C’est un réflexe assez pathétique. Mais peut-être qu’Adrian Amstutz avait besoin de rassurer la partie la moins progressiste de son électorat ? Il est vrai que cela représente du monde !

L’année dernière, Céline Amaudruz avait été interpellée par la police pour avoir conduit en état d’ébriété. Elle avait tenté de faire jouer ses relations en appelant le procureur général Olivier Jornot, sans succès, puis le Conseiller fédéral Guy Parmelin.Que répondez-vous à ceux qui estiment que Céline Amaudruz pratique à sa manière une forme de harcèlement lorsqu’elle appelle ces personnes en pleine nuit pour une telle affaire et que ça amoindrit sa crédibilité?

Votre question est intéressante : elle sous-entend (c’est en tout cas ainsi que je l’interprète) qu’une femme devrait être exemplaire avant d’avoir le droit de se plaindre de harcèlement sexuel… Quelle inversion des règles élémentaires du droit! A mes yeux, ces deux affaires n’ont aucun lien et je ne vois pas comment celle concernant Céline Amaudruz pourrait être évoquée devant un tribunal pour atténuer la culpabilité éventuelle de son ou ses harceleurs. Ceci étant, que des personnalités publiques prises en flagrant délit tentent de faire marcher leur carnet d’adresses est vieux comme le monde. La conseillère nationale avait peut-être eu, en la circonstance, un réflexe typiquement masculin…

Je ne partage presque aucune de ses idées politiques et ne possède apparemment pas son carnet d’adresses. Mais je ne vois pas en quoi les déboires précédents de Céline Amaudruz devraient amoindrir sa crédibilité. Si tel devait être le cas, une partie de son électorat la sanctionnera lors des prochaines élections auxquelles elle se présentera. Mais au risque de me répéter, je ne vois pas comment il serait possible d’établir un lien ou un parallèle entre ces deux affaires. A travers son témoignage, j’ai voulu manifester ma solidarité avec les femmes victimes de harcèlement et les encourager à ne plus se taire, même si cela reste difficile.

Des pays européens comme l’Allemagne ou la Suède, qui ont accueillis de nombreux migrants ces dernières années, ont connu une augmentation des agressions sexuelles tout récemment. N’est-ce pas problématique d’accueillir massivement des jeunes dans l’âge de la prédation sexuelle qui viennent de sociétés plus conservatrices que les nôtres?

Etant né en Algérie et connaissant un peu la sociologie des pays nord-africains, j’admets qu’une partie de sa population masculine n’a pas encore effectué sa révolution sexuelle. En raison du poids de la religion ? Sans doute. Mais aussi surtout du poids des traditions d’une société paternaliste. D’autre part, l’image de la femme occidentale véhiculée par la télévision et plus encore par la pornographie facilement accessible par internet n’est pas toujours très valorisante. Enfin, il est vrai que certaines touristes européennes en mal d’affection ou de sexualité ont profité de leurs séjours dans des pays maghrébins pour donner l’impression que les Occidentales sont pour la plupart des « femmes faciles ». Cela influence de manière négative l’attitude de certains jeunes nord-africains. Il ne s’agit pas de minimiser ces cas ni d’y voir des circonstances atténuantes. Mais il n’existe aucune base légale ni morale pour systématiquement leur fermer la porte. Lorsque de telles agressions sexuelles concernant des migrants se produisent, il faut bien sûr appliquer strictement la loi, mais aussi appliquer deux autres principes. Rester fermement attachés à nos valeurs qui doivent notamment garantir la dignité et la liberté des femmes. En ce sens, il est incompréhensible que pour prévenir de telles agressions, certains milieux aient recommandés aux femmes de « cacher leur corps » – ce retour en arrière serait honteux. D’autre part, il est plus que jamais nécessaire d’apporter notre soutien à celles (et ceux !) qui, dans les pays d’origine de ces migrants, se battent pour l’égalité entre hommes et femmes.

Ne craignez-vous pas que le concept de mixité hommes-femmes soit remis en question suite à ces nombreuses affaires?

C’est une plaisanterie ? La mixité est une valeur non négociable. A mes yeux, elle a même une valeur universelle. Rien ne m’exaspère davantage que le relativisme culturel ambiant voulant faire croire que la dignité humaine serait différente selon les nuances des couleurs de peau, de la manière de prier ou de blasphémer. Mais que cette question puisse être posée en marge du harcèlement de certaines femmes politiques suisses ou d’agressions sexuelles commises par de jeunes migrants me glace d’effroi. Il est hors de question de céder quoi que ce soit dans ce domaine. Je me permets de rappeler qu’en 2016, plus de 7300 des victimes de violences domestiques étaient des femmes, tandis que 2700 étaient des hommes (Office fédéral de la statistique). Et que les femmes sont encore les principales armes de guerre lors de la plupart des conflits. Je doute fortement qu’une remise en question de la mixité les protégerait davantage…

Propos recueillis par Alimuddin Usmani

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