Obama à Cuba en 2016 sous conditions

Source : Égalité & Réconciliation

Nous apprenon[ion]s [le lundi 14 décembre] que le président Obama pourrait envisager de se rendre à Cuba l’an prochain « à condition que les libertés individuelles progressent dans l’île communiste ». Il a déclaré à ce sujet que « […] si je peux dire avec confiance que nous assistons à des progrès en matière de liberté et de chances offertes aux Cubains ordinaires, j’aimerais me rendre en visite (à Cuba) comme un moyen de mettre en lumière ces progrès.  » Il est certainement touchant d’entendre le leader de la plus grande démocratie au monde et lauréat du prix Nobel de la paix prononcer de telles paroles, chargées de tellement d’humanisme et d’espoir à une époque aussi sombre que la nôtre. Il n’est malheureusement pas certain que la préoccupation principale des États-Unis soit les libertés individuelles à Cuba et qu’il faille plutôt regarder du côté des intérêts économiques.

 

La principale condition afin de réintégrer la prestigieuse communauté internationale, menée par la première puissance militaire mondiale est le règlement de l’ardoise que La Havane a cessé de payer depuis 1986. La bagatelle de 15 milliards due au Club de Paris [1] dont les membres auprès desquels Cuba a une créance dans ce cas précis sont l’Australie, l’Autriche, la Belgique, le Canada, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la France, l’Italie, le Japon, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède et la Suisse. Le 13 décembre 2015, dans le cadre d’un accord qualifié « d’historique » par le ministre des finances Michel Sapin, les différentes parties se sont accordées sur le remboursement par l’île de 4,5 milliards d’euros sur une période de 18 ans, les créanciers, bon princes, renonçant à percevoir plus de 10 milliards d’euros d’intérêts et de pénalités.

L’on comprend mieux pourquoi Laurent Fabius, grand patron du Quai d’Orsay, qui était sans doute allé à la Havane en avril dernier afin de préparer le terrain en rendant visite à son homologue insulaire Bruno Rodriguez, avait déclaré lors de sa visite : « La France veut renforcer ses liens avec l’ensemble de l’Amérique du Sud, et dans ce cadre, nous avons souhaité que les liens soient resserrés en particulier avec Cuba. C’est vrai que quand on regarde l’histoire, il y a beaucoup de liens entre la France et Cuba. Vous avez rappelé la Révolution française. Et je crois que ce sont des pirates normands qui, au XVIe siècle, sont venus vous envahir. Moi je suis très pacifique ! Mais nous souhaitons justement resserrer ces liens, l’Europe le souhaite aussi, et nous allons pouvoir discuter de tout cela sur le plan économique, culturel, politique, et aussi sur le plan international en général. »
À propos des sujets abordés par les deux ministres lors de cette visite historique, RFI écrivait : « Concernant l’économie, les deux hommes ont dû parler de l’ouverture de Cuba, certes lente mais réelle. Ils ont certainement parlé de la dette cubaine avec l’Union européenne, que le club de Paris est en train d’effacer [2]. »

Après la visite de Laurent Fabius « l’éclaireur », c’est un autre éminent membre du monde politique français en la personne de Dominique Strauss-Kahn qui s’est rendu en juillet de cette année à Cuba en qualité de conseiller auprès du président Raul Castro afin de permettre « la réouverture des échanges commerciaux entre la Havane et son voisin américain [3] ». En d’autres termes et en vulgarisant, la tâche de l’ancien dirigeant du FMI fut de permettre aux sociétés McDonald’s et Starbucks d’établir au plus vite leurs franchises sur le Malecón et aux Cubains de profiter des joies de la conduite d’une Ford Fiesta acquise grâce à un leasing sur 5 ans octroyé par un établissement bancaire américain. En ce qui concerne les relations économiques entre les deux ennemis de la Guerre froide, les discussions battent leur plein en ce moment au sujet des biens étatsuniens confisqués aux sociétés et aux particuliers par le gouvernement révolutionnaire suite à la prise de pouvoir des barbudos.

La Foreign Claims Settlement Commission of the United States, qui « est un organisme quasi judiciaire, indépendant, relevant du ministère de la Justice, qui statue sur les réclamations de ressortissants américains contre les gouvernements étrangers, relevant de la compétence spécifique conférée par le Congrès, conformément aux accords internationaux de règlement des compensations, ou à la demande du secrétaire d’État » évalue la valeur des biens américains saisis à 1,9 milliards de dollars US. En y ajoutant un intérêt simple de 6% par année sur 50 ans, le montant dû aux privés et aux entreprises américaines selon la commission se monte à 7 milliards de dollars US d’aujourd’hui, ce qui représente 20% du PIB cubain [4]. Le 8 décembre dernier, des officiels cubains et américains se sont réunis à la Havane dans le cadre de la première édition d’une série de discussions au sujet des biens confisqués et des réparations attendues en échanges. Un membre du Secrétariat d’Etat (ministère des Affaires étrangères US), en parlant du résultat de cette première réunion, a parlé de « petit pas, mais significatif [5] ».

Il est à parier que la décision de Barack Obama de se rendre ou pas à Cuba l’année prochaine dépendra en grande partie de la résolution de la question des réparations pour les biens américains nationalisés par La Havane et que la question des Droits de l’homme, même si elle est présentée comme prépondérante, sera finalement très secondaire. En ce qui concerne les réparations pour les Cubains qui ont fui l’île et dont les biens ont été confisqués, ils ont peu de chance de les toucher. Ce seront principalement les grandes entreprises étasuniennes qui en bénéficieront. Raul Castro, de son côté, demande également au gouvernement américain un dédommagement pour les pertes subies par son pays à cause de l’embargo, chiffrées à 120 milliards de dollars US selon certains rapports [6]. Le frère cadet de Fidel a peu de chances de voir la couleur de ne serait-ce que d’un seul cent de compensation de la part de l’administration Obama. Il peut au mieux espérer un prêt de la part du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale, prêt qui plongera son pays dans un nouveau processus de dette et d’intérêts à rembourser. Ce qui est certain c’est que les États-Unis vont reprendre la place qu’ils ont laissée en 1959 à Cuba, chassés pendant un demi-siècle par des idéalistes, celle de maîtres économiques de la plus grande île des Caraïbes.

Joseph Navratil


 

Notes

[1] Le Club de Paris est un groupe informel de créanciers publics dont le rôle est de trouver des solutions coordonnées et durables aux difficultés de paiement de pays endettés. Les créanciers du Club de Paris leur accordent un allègement de dette pour les aider à rétablir leur situation financière. Cet allègement de dette peut être obtenu par un rééchelonnement ou, en cas de traitements concessionnels, une réduction des obligations du service de dettes pendant une période définie (traitements de flux) ou une date fixée (traitements de stock).

Les décisions du Club de Paris ne sont pas sans controverses. Lui et le Club de Londres sont ainsi accusés d’opérer « en secret et de manière informelle, évitant les situations embarrassantes pour les créanciers autant que les débiteurs6. » Dans le cas par exemple de l’Irak en 2003, le fait d’accepter le traitement de sa dette par le Club de Paris a rendu celle-ci irrémédiablement légitime, empêchant par la même occasion l’annulation pure et simple selon le principe de dette odieuse. Ceci met également les créanciers à l’abri d’une publication des conditions, par exemple la corruption, et des raisons pour lesquelles les prêts ont été octroyés, par exemple la vente d’armement6. (Source : wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Club_…)

[2] http://www.rfi.fr/ameriques/2014041…

[3] http://www.lefigaro.fr/politique/le…

[4] http://europe.newsweek.com/us-cuba-…

[5] http://europe.newsweek.com/us-cuba-…

[6] http://europe.newsweek.com/us-cuba-…

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