Entretien avec Alicia Garcia Herrero, chef économiste Asie-Pacifique auprès de Natixis

Traduit de l’anglais

Interview : Joseph Navratil

Entretien avec le Dr. Alicia Garcia-Herrero*au sujet des conséquences pour les relations helvético-malaisiennes de l’enquête suisse sur l’affaire du fond souverain 1MDB et de l’actualité économique.

*Titulaire d’un doctorat en économie de l’université George Washington et chef économiste pour l’Asie pacifique chez NATIXIS, Alicia Garcia-Herrero occupe également le poste de professeur associé à la City University of Hong Kong et à la Hong Kong University of Science and Technology. Le Dr. Garcia-Herrero a notamment occupé les postes de directrice de la Division d’Economie Internationale à la Banque d’Espagne et celui d’économiste au Fond Monétaire International (FMI).

 

Joseph Navratil Quel sera l’impact du scandale provoqué par Volkswagen sur l’économie mondiale ?

Alicia Garcia-Herrero Etant le plus important employeur domestique et le plus grand constructeur automobile en Europe, VW va probablement rappeler 11 millions de ses véhicules de par le monde (115% des ventes annuelles globales), réduire ses investissements d’un milliard d’euros et faire face à de nombreuses poursuites. Pour l’année 2014, les automobiles et leurs pièces détachées représentent environ un cinquième des exportations globales allemandes, un coup asséné à la confiance des consommateurs aura une conséquence sur l’économie locale. Dans une certaine mesure, cela aura un effet sur toute l’Union européenne si on prend en compte sa dépendance envers l’Allemagne.

Nous pensons que cet incident se répercutera également sur le marché des matières premières car les investisseurs restent nerveux au sujet de l’avenir de l’industrie des automobiles à diesel. Les voitures roulant au diesel nécessitent une teneur en platine plus élevée que celles roulant à l’essence. Vu que le scandale VW a émergé il y a un mois, les avoirs ETP* (Exchange Traded  Products) de platine couverts physiquement  ont chuté d’environ cinq tonnes (la plus forte baisse mensuelle enregistrée).

*Les Exchange Traded Products (ETP) sont des droits de créance (titres obligataires) au porteur, garantis et non rémunérés qui sont émis en tant que valeurs mobilières et peuvent être vendus et rachetés en permanence avec les mêmes structures et les mêmes coupures.

J.N. Les chiffres officiels de la croissance chinoise sont de plus en plus remis en question, notamment à cause des indicateurs d’activité qui sont alarmants. Mais Pékin se défend de minimiser le ralentissement de son économie qui est classée seconde au niveau mondial. Qu’en pensez-vous ?

A. G.-H. Nous remettons en question la validité des chiffres de la croissance chinoise et pensons que la transition a ralenti l’économie d’avantage (probablement plus sévèrement que ce que les autorités chinoises prévoyaient et c’est pourquoi elles ont dû « truquer » les chiffres ces dernières années). Ceci révèle l’importance des investissements et des exportations pour l’économie et la consommation n’est pas assez solide pour remplacer les exportations afin de devenir le moteur de la croissance. En résumé, cela atteste du fait que la transition est loin d’être achevée.

J.N. La Chine étant le plus important partenaire commercial de la Malaisie, comment ce pays va-t-il être affecté par la situation économique chinoise actuelle ?

A. G.-H. Les importations chinoises ont connu un ralentissement significatif ces derniers mois (les importations ont chuté de de 20,4% et 13.8% par rapport à l’année dernière, respectivement en septembre et août) et les exportations Malaisiennes vers la Chine représentent 15% du total de ses exportations. Etant un pays basé sur ses exportations, la Malaisie va certainement traverser une période difficile. Comme le ralentissement de la Chine ne sera pas éphémère (plutôt un “nouveau standard” décrit par le président Xi Jinping), le seul espoir serait une augmentation de la consommation domestique dans ce pays qui ferait croître sa demande extérieur à l’avenir.

J.N. Les banques allemandes semblent optimistes au sujet des bénéfices apportés à leur économie par des centaines de milliers de migrants s’ils venaient à intégrer rapidement le marché du travail. La Malaisie est également une destination pour les migrants économiques. Quelle est votre opinion au sujet de la situation européenne et comment la compareriez-vous à celle de la Malaisie ?

A. G.-H. Le chômage se concentre au sein du marché du travail le moins qualifié en France et en Allemagne, alors que c’est le plein emploi pour les franges les plus formées. Il y a également des études démontrant que sans immigration, la production potentielle de la France et de l’Allemagne déclineraient considérablement. Ceci étant dit, les demandeurs d’asile peuvent pourvoir les postes vacants en France et, à un certain degré en Allemagne, même lors de taux de chômage élevé car la plupart sont non spécialisés ou dans l’industrie scientifique.

L’impact de la crise européenne est plus profond en terme de nombre de demandeurs d’asile (plus de 800’000 demandes d’asile à la fin septembre) et en terme d’Etats affectés (les pays européens ainsi que les pays voisins de la Syrie et de l’Irak tels que la Turquie, le Liban, la Jordanie, etc.).

J.N. Divers événements, tels que le scandale entourant le fond souverain malaisien 1MDB, la dépréciation du Ringgit et la diminution massive des réserves du pays ont porté atteinte à la confiance des investisseurs en Malaisie. La chute du prix du baril a aussi eu une conséquence néfaste pour ce pays puisque les revenus pétroliers représentèrent 5,9 % de son PIB pour l’année 2014. Pouvons-nous y voir les signes d’une nouvelle crise financière asiatique telle que celle de 1998 ? La Malaisie travaille-t-elle suffisamment à la diversification de ses sources de revenus et cela va-t-il restaurer la confiance des investisseurs ?

A. G.-H. La situation est relativement plus stable qu’en 1998 car les pays d’Asie ont généralement une meilleur capacité à combattre les fuites de capitaux, un moindre déficit courant et une dette extérieure plus faible alors que le régime monétaire/du taux de change est plus flexible qu’auparavant. Toutefois, le point faible principal de la Malaisie réside dans sa dépendance aux exportations, le ratio de ses exportations par rapport à son PIB s’élevant à 72% en 2014. Même si ce chiffre a baissé ces dernières années (par un effort démontré afin de réduire la dépendance), une proportion aussi élevée apporterait une incertitude majeure dans le cas d’une récession globale. Ceci, couplé à une accumulation de dette extérieure (principalement libellée en dollars US) qui a forcé la Banque centrale a intervenir fermement afin d’éviter une dépréciation encore plus rapide de sa monnaie qui pourrait continuer à affaiblir la confiance des investisseurs. 

J.N. Pensez-vous que l’instauration de la Taxe sur les Biens et les Services (TBS) serait une mesure adéquate pour répondre au problème de la dette malaisienne ?

A. G.-H. Nous pensons que la TBS à 6% serait seulement suffisante pour absorber le manque à gagner provenant des revenus pétroliers. Mais fondamentalement, le gouvernement malaisien recourt à un budget plus important afin de sortir l’économie domestique du ralentissement global et de ce fait, engager des mesures afin d’atténuer les difficultés rencontrées par les familles à faible revenu (certains attendent que les aides en liquide passent de RM950 à RM1050 pour les ménages aux revenus les plus bas). Il est aussi pertinent de mentionner que la mise en œuvre de la TBS peut agir comme pierre d’achoppement pour le processus de réduction d’effet de levier des ménages car les ménages malaisiens absorbent une part significative du total de la dette.

J.N. Dans le cas d’une condamnation en Suisse dans le cadre de l’affaire 1MDB, comment cela affecterait-il les relations helvético-malaisiennes ?

A. G.-H. Le premier ministre malaisien Najib Razak a renvoyé certains membres de son cabinet en septembre, dont le procureur général, et a tenté de poursuivre les médias relatant l’affaire du fond souverain 1MDB et du gouvernement, ce qui poussa des commentateurs locaux à déclarer que ce fut une tentative de stopper toute enquête au sujet du transfert de fonds. Dans ce contexte, toute enquête menée par la Suisse qui parviendrait à mettre des personnes impliquées derrière les barreaux remettrait en question les relations entre la Suisse et la Malaisie.

Be the first to comment on "Entretien avec Alicia Garcia Herrero, chef économiste Asie-Pacifique auprès de Natixis"

Leave a comment

Your email address will not be published.


*