Le geste désespéré d’un avocat d’extrême droite

Source : Le Monde.fr

Il est à peine 9 h 30, ce jeudi 29 octobre, et Henrique Vannier attend son confrère, Me Joseph Scipilliti, dans son bureau, au deuxième étage du tribunal de Melun. Le bâtonnier, élu deux ans auparavant par ses pairs pour régler les différends entre les avocats de cette petite juridiction tranquille, a une tâche délicate à accomplir. Il doit confirmer à Me Scipilliti une « interdiction d’exercer pour trois ans », décidée au mois de mai par le conseil régional de discipline. Et il sait que la sanction sonnera forcément comme une fin professionnelle pour cet homme de 63 ans dont le cabinet a déjà été mis en liquidation judiciaire.

Au cœur du bâtiment ultramoderne abritant le tribunal, les audiences ont déjà commencé. A quelques pas du bureau du bâtonnier Vannier, au bout du couloir, des justiciables attendent devant le conseil des prud’hommes. Le greffe est encore tranquille. Melun, « avec ses airs de ville de province à 30 minutes de train de Paris », comme on l’assure orgueilleusement à l’office de tourisme, ignore le plus souvent les grandes affaires qui défraient la chronique judiciaire des banlieues voisines. Au rez-de-chaussée, malgré les mesures Vigipirate, les vigiles n’ont même pas songé à fouiller ni à faire passer sous le portique de sécurité MScipilliti, dont ils connaissent la courtoisie, derrière son regard flou de myope.

Parmi les magistrats et les avocats, presque personne n’ignore pourtant les difficultés de cet homme solitaire qu’on ne voit jamais ni au Rotary local, ni aux pots du barreau, ni même au bistrot du palais où se retrouvent les professions judiciaires. « Il avait été convoqué par le conseil de l’ordre, explique un membre du conseil, depuis qu’il ne payait plus sa cotisation professionnelle mensuelle de 300 euros, pas plus que ses cotisations retraite, ses charges à l’Urssaf et les loyers de son petit cabinet. »

Les désillusions de « Joseph »

D’autres, parmi les quelque cent cinquante avocats de la juridiction, traversent de semblables difficultés financières. Il est le seul, cependant, à contester régulièrement les décisions du barreau. Ces dernières années, ses pairs ont tous pu lire, sur la messagerie interne, les nombreuses lettres ouvertes, vindicatives jusqu’à l’insulte, qu’il a écrites aux bâtonniers successifs et plus particulièrement à Henrique Vannier. Il n’est pas difficile de comprendre que Joseph Scipilliti ne supporte pas l’autorité de ce confrère de 43 ans, dynamique, parfois rugueux mais respecté, qui l’a plusieurs fois rappelé à l’ordre sur ses dettes et sur ses nombreuses absences lors des permanences que chaque avocat doit pourtant accomplir.

Ce matin-là, avant de se rendre au tribunal, Me Scipilliti s’est installé une nouvelle fois devant son ordinateur. Parmi ses rares clients, l’avocat compte depuis cinq ans l’association Riposte laïque, dont il partage « le combat contre l’islamisation de la France ». A plusieurs reprises, il a plaidé devant la justice la cause de Pierre Cassen et de sa compagne Christine Tasin, fondateurs de ce petit groupe d’extrême droite qui s’est illustré en organisant des apéritifs « saucisson-pinard » et en qualifiant l’islam de« saloperie ».

Drôle de journal

Le couple ne connaît rien de la vie personnelle de cet homme secret venu un jour leur proposer de les défendre bénévolement. Mais c’est à eux qu’il envoie, à 5 h 42, alors que l’aube se lève à peine, un mail intitulé « A partager le plus possible », accompagné en pièce jointe d’un « Journal indélicat » de 240 pages.

Christine Tasin, qui découvre le document vers 7 heures du matin, parcourt en quelques minutes l’introduction de ce drôle de journal. Elle y reconnaît les désillusions de « Joseph » et ses critiques maintes fois entendues contre le « système », la justice et le bâtonnier Vannier :

« Il incarnait à lui seul tout ce que je combattais depuis le début de ma carrière. On n’aurait pu me donner de meilleur interlocuteur pour que je puisse exprimer, comme j’allais le faire, ce que je préparais et retenais depuis longtemps avant de partir. Il était le candidat idéal. »

Ce sont pourtant les dernières lignes de l’introduction qui l’inquiètent :

« Me voilà donc sur le point de satisfaire ceux qui pour justifier leur domination ou leur soumission m’ont fait une réputation de cosaque. Pour une fois, je vais vraiment manquer de délicatesse. »

Elle n’a pas encore vu les quelques phrases glissées sous un article du Parisien relatant le suicide d’un homme qui devait 26 000 euros au fisc :

« Le suicide seul ne sert à rien. Cet homme n’est pas le premier à le faire, quelques jours plus tard, plus personne ne s’en souvient. Pour susciter une prise de conscience, il faut faire un grand bruit. »

Elle envoie aussitôt un texto interrogatif à l’avocat : « Pourquoi veux-tu que l’on partage ce texte ? » La réponse ne tarde pas : « Aujourd’hui vont se passer des événements graves qui vont lui donner toute sa portée. Je regrette de ne pouvoir t’en dire plus à l’instant. » Puis, plus rien. Malgré ses tentatives, « Joseph » n’est plus joignable.

Vers 9 h 30, le voilà qui prend l’ascenseur du tribunal, puis entre dans le bureau d’Henrique Vannier. La secrétaire, dans la pièce voisine, entend presque aussitôt trois coups de feu, puis un autre. L’avocat déchu a gravement blessé le bâtonnier au thorax, à l’épaule et à la hanche, sans toutefois le tuer, comme on l’apprendra plus tard. Avant de se tirer une balle dans la tête.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2015/10/29/qui-etait-l-avocat-qui-a-tire-sur-le-batonnier-de-melun_4799614_1653578.html#Lg94g5mszWU8cTLK.99

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