Sur l’avenir de l’Europe et de la Méditerranée, par Roger Garaudy

Le passé du bassin méditerranéen pas plus que celui de l’Europe ne dessinent leur avenir.

Pendant vingt siècles l’Europe fut méditerranéenne aussi bien par la fécondation mutuelle de ses cultures que par ses échanges commerciaux, et même par ses affrontements ceux de Rome et de Carthage, comme ceux des croisades jusqu’à Lépante. A partir du XVIe siècle, l’Europe devient atlantique. D’abord par la faim de l’or et l’esprit de conquête découlant de ce qu’elle se croit le « peuple élu », ce qui est la justification traditionnelle des colonisations.Après les deux guerres mondiales, l’Europe, que ses rivalités internes avaient rendue exsangue, fut dépouillée de ses privilèges anciens. Son avenir et celui du monde se décidèrent à Bretton Woods en 1944, avec la création du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, et, peu après, du GATT (OMC). Une étape nouvelle fut franchie, mais dans le même sens de la soumission atlantique, avec l’effondrement de l’Union Soviétique qui ne laissa au monde qu’un seul maître.

L’ Europe essaya de retrouver une unité, au moins monétaire et marchande, avec ce qu’il est convenu d’appeler l e Traité de Maëstricht, qui est constitué en réalité par une série d’amendements au Traité de Rome, et d’une série d’avenants où il est répété à trois reprises que l’Europe ne peut être que le pilier européen de l’Alliance Atlantique. Cet amarrage atlantique n’est compensé par aucune considération sur les rapports avec le reste du monde, y compris avec ses voisins du Sud de la Méditerranée. Tout le reste du monde et la Méditerranée sont livrés aux seuls diktats du « Fonds Monétaire International » et de la « Banque Mondiale », réalisant, par les conditions politiques exigées pour consentir un prêt, une recolonisation des anciens colonisés, comme, par le GATT, une vassalisation des anciens colonisateurs. L’on comprend dès lors la nostalgie des riverains du Nord et du Sud de la Méditerranée, d’établir entre eux des rapports que le passé, parfois, suggère. Par exemple, autour de cette mer (dont aucun pays méditerranéen ne peut dire aujourd’hui qu’elle est « notre mer », puisqu’y règnent des escadres venues de loin au delà de Gibraltar), l’on peut imaginer des formes d’aide mutuelle sous formes de prêts ou d’investissements qui ne passeraient pas par les gouvernements pour acheter des armes ou dissimuler des corruptions de la part de ceux qui, aujourd’hui, « donnent » ou reçoivent, (comme par exemple les 40 milliards annuels que l’État français consacre à une « aide » dont 5% seulement contribue au développement des destinataires), mais qui seraient :

1) traités directement avec les communautés de base intéressées (qu’il s’agisse de coopératives, de groupements de producteurs, ou de toute autre forme d’organisation de base).

2) que ces prêts ou ces investissements soient affectés à des projets précis: forage de puits, construction de routes ou d’ écoles, ou toute autre entreprise contribuant directement à l’amélioration des conditions de vie des intéressés, en donnant priorité aux projets destinés à assurer l’autonomie alimentaire aux pays d’accueil (au lieu du système actuel – imposé notamment par le FMI – pour qui le remboursement prioritaire de la dette et le paiement des intérêts exige les monocultures ou les monoproductions minières exportables en devises, au détriment des cultures vivrières).

3) que ces prêts ou investissements soient remboursables en monnaie du pays, afin d’encourager le réinvestissement sur place et non pas la saignée, devenue coutumière, des versements en devises étrangères.

4) le rééquilibrage des prix des denrées exportées et des produits importés pour en finir avec l’inégalité des échanges.

Dans ce nouveau système de rapports,les deux parties contractantes seraient bénéficiaires. D’abord parce que répondre aux besoins spécifiques des pays du Sud de la Méditerranée, ne pas prétendre leur imposer nos techniques (souvent mal appropriées à la géographie, à l’histoire et à la culture des autres peuples) obligerait les pays les plus industrialisés du Nord de la Méditerranée à des reconversions de leurs industries qui non seulement créeraient des emplois, mais contribueraient aussi à faire évoluer les mentalités vers des économies moins gaspilleuses et surtout moins meurtrières ; actuellement, par exemple, la vente des armes représente 7% du produit national brut en France. Je ne donnerai qu’un exemple qui vaut pour les deux Afrique : Afrique du Nord et Afrique subsaharienne: le Sahara fut une immense région de forêts et de pâturages, comme en témoignent les fresques du Tassili. Il comporte, entre autres, des nappes d’eau fossile gigantesques.

Aujourd’hui la réfertilisation du Sahara, de Dakar à Mogadiscio, par l’aménagement des ressources en eau et l’utilisation de l’énergie solaire coûterait moins cher que la fabrication d’un porte avion français actuellement en chantier avec les 86 avions Etendards déjà périmés dont il sera équipé. Combien d’emplois seraient ainsi créés par la reconversion d’industries perverses en instrument de résurrection pour des millions d’affamés ? Car les problèmes du chômage, de la faim et de l’immigration sont un seul et même problème : comment résoudre les problèmes du chômage alors que les deux tiers de la population du monde sont insolvables ? Et comment empêcher que des milliers d’affamés n’essaient, à tous risques, d’émigrer du monde de la faim, même si c’est pour tomber dans celui du chômage ? Ce n’est là qu’une ébauche de rapports nouveaux possibles, non seulement entre peuples méditerranéens mais entre tous les peuples.

Mais ce n’est qu’un rêve car les uns et les autres sont enchaînés par les organes du véritable « Conseil de la terre » comme dit David Rockefeller dans sa Préface au livre de Jim Mac Neil: « Au delà de l’interdépendance » (1991) traitant « de nouvelles formes de direction pour piloter la planète ». (p. 124)

Le 15 avril 1994, à l’appel du FMI et de la Banque Mondiale fut signé à Marrakech, par 121 pays, « L’organisation mondiale du Commerce », première pierre d’un futur gouvernement mondial commençant (comme au XlXe siècle les nations avec le zollverein par une réglementation du commerce assortie de conditions politiques, pudiquement appelées « ajustements structurels ». C’est ainsi que les plus généreux projets sur une unité méditerranéenne sont rejetés dans le royaume des rêves. Le nouveau gouvernement mondial, qui n’ose pas dire son nom, interdit les initiatives partielles et même nationales.

L’article XVI-4 de l’accord de Marrakech dit expressément: « chaque membre assurera la conformité de ses lois, réglementations et procédures administratives avec ses obligations telles qu’elles sont énoncées dans les accords ».

Et ceci sans limite dans le temps. L’article XVI-5 stipule: »Il ne pourra être formulé de réserves en ce qui concerne les dispositions des présents accords ». Voilà qui est clair. Et les sanctions sont faciles: il a suffi d’un coup d’ordinateur pour que, pour punir le président Zedillo, l’argent des spéculateurs internationaux soit rapatrié de Mexico à New York. De toute manière, l’article 301 de la loi américaine permet aux États-Unis des mesures de rétorsion pour faire tomber toutes les protections et les barrières douanières, sauf les leurs.

Il est remarquable que l’Union Soviétique avait refusé de signer les accords de Bretton Woods en 1944. En 1992, Eltsine, solidement encadré par les experts du FMI et de la Banque Mondiale, qui font la politique russe à sa place (Sachs, puis le trop fameux Soros) se soit aligné depuis 1991.

Il n’y a donc plus d’exception à cette domination mondiale sur toutes les nations, recolonisées au Sud, vassalisées au Nord. La seule possibilité de réaliser notre rêve méditerranéen, qui serait le prélude à un changement radical des rapports Nord-Sud à l’échelle du monde, serait de rompre radicalement avec les institutions nées de Bretton Woods, c’est à dire de nous retirer du FMI, de la Banque Mondiale, de « l’Organisation Mondiale du Commerce », de se retirer en un mot de toutes les instances globales, non pas pour opérer un repli nationaliste et protectionniste sur notre nation, ou sur un groupe de nations, mais au contraire de reconquérir la liberté de nous ouvrir sur le monde entier.

Nous pourrons ainsi réaliser non pas une unité impériale, qui prétend être une mondialisation et n’est en réalité qu’une marchandisation et une américanisation du monde, mais une unité symphonique où chaque peuple, à titre égal, apporte la contribution de sa propre culture en un véritable dialogue des civilisations.

Cinq siècles d’expérience du système marchand ont montré, que par une libéralisation croissante des échanges, l’on aboutissait pas, comme le croyait Adam Smith à ce que chacun poursuivant son intérêt personnel, l’intérêt général soit satisfait.

Tout au contraire, ce système, dont certains continuent à nous vanter les mérites jusqu’à voir dans son triomphe universel la « Fin de l’histoire »( le titre du livre de Fukuyama) a conduit en fait à une accumulation de la richesse à un pôle de la société et à la misère des multitudes: selon les chiffres du PNUD, aux Nations Unies: 80% des ressources naturelles du monde sont contrôlées et consommées par 20%. Ces 20% les plus riches disposent de 83% du revenu mondial, et les 20% les plus pauvres de 1,4%. Il en résulte que le modèle occidental de croissance coûte au monde chaque année 40 millions de morts de malnutrition ou de faim, c’est à dire l’équivalent des morts dune Hiroshima tous les deux jours.

Pour atteindre ce résultat la dette et les échanges inégaux sont plus meurtriers que les armes: il suffit pour maintenir l’esclavage et la mort, d’imposer le « libre-échange » et d’abandonner au seul marché la régulation de tous les rapports » humains. Comme 1’écrivait déjà au siècle dernier, le Père Lacordaire:« Entre le fort et le faible c’est la liberté qui opprime« . Il est ainsi chimérique, en maintenant les règles de la mondialisation, c’est à dire du marché libre à l’échelle mondiale, tel qu’il est imposé par l’ Organisation Mondiale du Commerce de spéculer sur une unité méditerranéenne autonome.

Instaurer les réglementations nécessaires pour créer une communauté méditerranéenne est en contradiction radicale avec la loi d’airain de l’OMC qui en son principe même ne peut subsister que si elle ne comporte aucune exception. Il n’est donc que deux possibilités : se retirer ou se soumettre. Monsieur Bush disait : « Il faut créer une zone de libre échange de l’Alaska à la Terre de Feu » et son Secrétaire d’État ajoutait : « Il faut une zone libre de libre échange de Vancouver à Vladivostok ». Laisserons-nous crucifier l’humanité sur cette croix d’or ? Tel est le débat du siècle.

Roger Garaudy, Lisbonne-Mai 1995

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