Un dîner au Palace

Première publication le 13 juin 2013 sur auseulinstinct.com

Il est midi trente, sur la terrasse du Fairmont Palace de Montreux. Je déguste un verre de vin sirupeux en compagnie de l’être aimé et de ses parents. Le soleil est très jaune, ses rayons serrés. Le lac Léman déroule ses rives au loin, dissimulé derrière de grands arrangements floraux. Je regrette de ne pas connaître les fleurs davantage et de ne pas pouvoir les décrire avec précision. Elles sont violettes et blanches, leurs clochettes explosent dans chaque direction.

À la table adjacente, trois spécimens peu esthétiques sont échoués autour de leurs assiettes débordantes. Je sens rapidement que quelque chose cloche. On me souffle qu’il s’agit de starlettes de la télévision, révélées par la téléréalité. Un présentateur de NRJ12, Mathieu Delormeau, et ses acolytes Capucine et Benoît. Je remarque que leurs nuques tendues inclinent leur regard vers le bas, et que leurs yeux écarquillés ne remarquent pas leurs assiettes pourtant garnies avec goût. Ils n’admirent pas, ne regardent pas, ne partagent pas, n’écoutent pas. Ils ne se débauchent aucune intention, ne s’accordent pas, ne s’aiment pas. Verrouillés sur un téléphone qui ne l’est jamais, ils laissent filer le paysage sans lever les yeux à la fenêtre. Ils se lancent quelques phrases caricaturales ponctuées de termes vulgaires et d’intonations juvéniles.

Je m’abandonne régulièrement quelques secondes à leur pièce tragique avant de me plonger dans l’intensité du regard de mon beau-père. Il me jauge lorsque je réajuste mon mouchoir de poche verdoyant, et semble vouloir me signifier par ses coups d’œil répétés qu’il apprécie la largeur des revers de ma veste en lin beige. Ou aurait-il préféré davantage de sobriété? Me voilà dans l’inconfort, déchaîné et calme tout à la fois. Je me sens comme la particule d’air immobile qui se trouve au centre d’une tornade. Au point mort. Si je bouge, je pars en vrille. Puis ma belle-mère chasse notre bal d’un sourire éclatant dont elle a les clés. J’adore ces joutes. Elles sont bordées de respect, d’admiration et de bonne volonté. Elles sont le seul territoire qui puisse habiter des bons sentiments qui ne soient pas insupportables. Le contraste est tellement fort entre ces trois individus en perdition incapables de communiquer, et l’atmosphère de communion intense qui me berce.

Ma jouissance est d’autant plus intense qu’elle vient répondre par l’évidence sensorielle à un article de Yann Moix qui m’a particulièrement fasciné. La famille est est une structure fondamentale qui fait de ses égarés des êtres creux, laids et immondes, comme elle l’a fait avec Yann Moix. Ce type d’une laideur absolue s’est épanché, en pleine quête de « buzz » avant son entrée sur le tout petit écran, sur sa haine envers la famille. « Le dîner en famille est incestueux » dit-il. Après ce dîner merveilleux passé à construire ma vie, je peux lui dire sans aucun doute qu’il détruit tout. Il cristallise tout ce que Au seul Instinct déteste, il n’a de plaisir que pour lui-même, il finira le regard tourné sur son tout petit être, comme les starlettes finissent les yeux rivés sur leurs portables. À l’opposé de cette identité flottante et portative, je préfère les racines familiales.

 Adrien Gygax

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