Le Brocanteur Gastrique

Crédit photo : LaPravda.chCrédit photo : LaPravda.ch

Par Joseph Navratil

Lundi 25 août 2014

Je pensais qu’après la semaine de merde qui venait de s’achever et que j’avais réussi à survoler sans trop de séquelles ni conséquences judiciaires (un scootériste avait essayé, et je dois l’admettre, finalement réussi avec un brio certain, à atomiser l’aile avant gauche de ma bonne vielle 318 à l’âge quasi canonique, en se jetant dessus la tête la première, tel un homme-canon septième dan, après avoir freiné et dérapé sur deux bons mètres) ; celle-ci serait d’une douceur satinée. Monumentale erreur ! (En passant, la folle du numéro sept s’est relancée dans l’une de ses fameuses tirades à cinq cents décibels et cinq cents mots minute en langue luciférienne. Inchallah, un jour l’ambulance viendra la chercher pour l’installer ad vitam aeternam, dans l’un de ces jolis manoirs médicalisés d’où l’on ne revient que très rarement, et où il est bien plus toléré de crier à tue-tête que dans mon barrio). Et voilà, mes crampes au bide me reprennent. C’est justement l’un des sujets que je voulais aborder avant d’être déconcentré par la sorcière mal aimée à qui un bon vieil exorcisme selon la méthode de Paul VI (paix à son âme) ferait le plus grand bien. Nous sommes donc lundi et j’ai commencé à ressentir ces satanées crampes vendredi dernier. N’étant pas d’un naturel inquiet, surtout en ce qui concerne ma santé (la voisine/folle vient de se lancer dans le second acte de sa pièce improvisée), je me suis dit que mes douleurs stomacales étaient probablement dues à une accumulation d’épisodes d’absorption de boissons tantôt fermentées, tantôt distillées, en quantités excessives. Bref, y’avait pas encore le feu à l’Arve.

Le lendemain, je me sentais balloté comme un type qui aurait fait Moscou-Vladivostok assis à contre sens de la marche du poyezd tout en jouant à Snake sur son trente-deux dix. J’avais un peu mal mais le mal, ce coquin, faisait mine de s’en aller taquiner un autre : ce fut une ruse méticuleusement préparée ! Le dimanche la douleur grimpa crescendo, tel un morceau de Wagner, pour atteindre aujourd’hui son zénith. J’avais tellement mal durant la journée que je suis allé jusqu’à abandonner un peu de ma virilité et souiller le nom de mes illustres ancêtres (oui, d’illustres inconnus) en consultant moult blogs et forums à la crédibilité, je vous l’accorde, plus ou moins douteuse, afin de découvrir quel était diantre ce mal mystérieux qui me rongeait. Après seulement dix minutes de recherche et de lecture minutieuse et tout aussi assidue, mon autodiagnostic tombait tel un maire de village morave, ivrogne et quelque peu édenté, vers vingt-trois heures un vendredi soir d’automne : c’était un début d’ulcère ! Ce qui est pratique avec internet, c’est qu’on finit toujours par y trouver ce qu’on veut bien entendre. Ayant été soumis à passablement de stress depuis mon enfance et ayant pour cela développé un caractère nerveux, comparable à celui d’un joueur de PMU en bout de course, cette explication me semblait parfaitement tenir la route. Le logos, plein de sagesse comme de coutume, me disait d’aller consulter, mais ayant une franchise de deux mille francs suisses (plus d’un million de francs CFA), je voulais être sûr d’être au seuil de la mort avant d’aller me faire ausculter par un marabout-charlatan au bénéfice d’un doctorat en escroquerie, histoire que ça vaille le coup. Il faut dire qu’à Genève, les toubibs ne donnent pas vraiment dans la philanthropie : un bonjour et une poignée de main ; c’est cent cinquante francs qui viennent s’ajouter à leur compte en banque déjà probablement bien garni après avoir quitté le vôtre en catimini, rendant ce dernier un peu plus rachitique. Pas étonnant que les médecins genevois soient aussi blagueurs : les recettes de leur One Man Show privé à guichets fermés feraient pâlir de jalousie des Eddy Murphy au sommet de leur gloire, mec. Ma situation n’est donc pas rose bonbon et comme nous sommes tous les acteurs du Theatrum mundi et que toute pièce a besoin d’un décor propre, celui qui m’entoure va naturellement de pair avec ma situation moribonde. Vous allez très vite savoir pourquoi et comment.

Au début du printemps, comme pour symboliser la fonte des glaciers alpins, symboles de cette belle Helvétie qui m’a vu naître, j’avais eu un dégât d’eau dû à une mystérieuse cuve se trouvant sous ma baignoire, qui avait eu la drôle d’idée de déborder sur un coup de tête, et dont j’ignorais jusque-là jusqu’à l’existence. La conséquence de cette désastreuse inondation fut le gonflement quasi immédiat de mon somptueux parquet tout à fait standard. Mon hall d’entrée avait donc pris les airs d’une œuvre imaginée par l’esprit génial et tout aussi tourmenté d’un certain Salvador. C’est pourquoi après un moment de battement, à contempler l’œuvre et à tenter d’en saisir toutes les subtilités (si il avait fallu donner un nom à ce chef-d’œuvre non dépourvu d’un certain mysticisme ; je l’aurais baptisé Les Montagnes Russes Indomptables), je dus me résoudre à arracher des portions entières de parquet afin de pouvoir à nouveau marcher sur du plat et pourvoir accéder à ma salle de bain ; condition sine qua non pour pouvoir continuer à jouir d’une vie sociale épanouie et aussi garder mon emploi que d’aucuns jugeraient précaire. Ayant arraché des lambeaux de plaquettes en bois laquées aux formes toutes plus excentriques les unes des autres et qui auraient pu retrouver une deuxième vie dans un musée d’art contemporain ou une boutique ésotérique, mon hall prenait des airs d’usine désaffectée ; un concentré de Detroit tenant sur dix mètres carrés. Je m’autoriserai même à dire que mon hall était à mi-chemin entre la chambre de l’hôtel Flamingo dans Las Vegas Parano lorsque Duke se réveille avec une queue de lézard accrochée au cul et l’appartement atypique de Titorelli dans Le Procès.

Etant donné que c’est demain le grand jour, le jour-J : le jour ou le Maestro parqueteur, accompagné de son plus fidèle disciple trié sur le volet, mettra en œuvre tout son art et me fera l’honneur de venir redonner un air respectable et ses lettres de noblesse à mon hall tombé précipitamment et inopinément dans une décadence des plus abjectes, j’ai dû, bon gré mal gré, et malgré mon mal de tripes insupportable, débarrasser les bien trop nombreux meubles qui étaient entreposés dans le fameux vestibule dont vous connaissez maintenant certaines péripéties et extravagances. Pour être tout à fait précis, il s’agissait d’un secrétaire à l’allure sherlockholmessienne, de deux étagères chargées de livres chargés eux-mêmes de siècles d’histoire et d’autres futilités, et enfin d’un porte-manteau accablé de chiffons de toutes sortes et de tous coloris dont même une « boîte à fringues » ne voudrait pas. Néanmoins, le résultat est fantastique : j’ai l’impression qu’un brocanteur ambulant s’est invité chez moi à mon insu, les meubles forment de formidables méandres le long de mon minuscule « deux pièces » !

N’oubliez jamais ces paroles qui se mueront peut-être en prophétie : si les travaux durent plus de trois jours et mes crampes encore une nuit, entouré par cet univers de boiserie hostile et souffrant le martyr au plus profond de mon anatomie ; je risque de sombrer à tout jamais dans la folie !

Be the first to comment on "Le Brocanteur Gastrique"

Leave a comment

Your email address will not be published.


*